Le Patriarcat des objets

Pourquoi le monde ne convient pas aux femmes
Rebekka Endler
traduit par Elisabeth Amerein-Fussler
Rebekka Endler, Le Patriarcat des objets

Dans notre monde, l’homme est la mesure de toute chose. Littéralement. Malheureusement, cela entraîne des désagréments pour au moins cinquante pour cent de l’humanité. Qui, d’un homme ou d’une femme, aura le plus de chance de survivre à un accident de voiture ? Qui aura accès à des médicaments adaptés ? Pourquoi considère-t’on certains sports comme masculins ? Pour qui une ville est-elle construite ? Pourquoi les femmes ont-elles plus souvent froid dans les bureaux ? Pourquoi les vêtements féminins sont-ils avant tout beaux et ceux des hommes pratiques ? En quoi les uniformes des policiers, des pompiers, le matériel agricole, les sièges des pilotes d’avion rendent-ils ces professions plus difficiles d’accès aux femmes ?

Rebekka Endler, dans cet essai lumineux et percutant, nous invite à ouvrir les yeux sur l’histoire de toutes ces choses qui rendent au quotidien le monde inadapté aux femmes. Parce que pour avancer vers l’égalité, il faut aussi savoir prendre en compte nos différences, loin des stéréotypes.

  • Rebekka Endler est une autrice et journaliste indépendante allemande. Elle anime un podcast féministe de critique littéraire.
  • Bien plus qu’un écrit féministe, ce livre précieux et bien documenté est là pour nous ouvrir les yeux.
  • Préface inclusive


    Un jour, à Pompéi, une vieille femme m’a pourchassée avec une serpillière et traitée de putana parce que j’avais utilisé les toilettes pour hommes et refusé de patienter dans la longue file des toilettes pour dames. Cette histoire, je l’ai racontée souvent ces quinze dernières années – une petite anecdote pour illustrer ce que m’avait coûté ce jour‑là mon côté rebelle. Jusqu’ici, la morale en était à peu près celle‑ci : la vision du monde de cette femme était complètement datée et réactionnaire, et les différences de culture et de génération avaient sans doute fait le reste. Parfois, mon histoire servait aussi à illustrer le fait que les femmes se nuisaient mutuellement au lieu de s’entraider face aux difficultés de leur vie quotidienne. Je n’avais pas compris que le cœur du problème se situait tout à fait ailleurs.

    Il y a deux ans, j’ai écrit pour la radio une chronique de cinq minutes sur le thème de la potty parity. L’idée ne venait pas de moi, c’était une commande. Sur Internet, j’avais trouvé une thèse sur le design des toilettes, dont l’autrice avait aussi créé des urinaux pour femmes. Il était impossible de faire tenir en cinq minutes tout ce que m’avait appris Bettina Möllring, professeur de design industriel à Kiel, sur l’histoire des toilettes et sur toutes les injustices patriarcales qui façonnent notre quotidien. J’ai donc fait ce que je fais toujours quand j’ai le sentiment d’être tombée sur un sujet en or : j’ai poursuivi mes recherches. Une fois le travail bouclé, j’ai proposé mon papier sur les rapports entre patriarcat et toilettes publiques à quelques rédactions qui publient des formats longs (radios et papier). Elles l’ont refusé. Comme il était question de pisser, il y eut force jeux de mots : le sujet n’avait rien d’urgent (haha), les histoires d’urinaux avaient une position difficile au sein de la rédaction (ha ha !). Mais mon refus préféré reste celui‑ci : le sujet n’avait aucune pertinence, ni sur le plan politique, ni sur le plan social. J’avais vraiment dû mal vendre mon pitch pour me prendre ça en retour !

    À moins qu’il ne s’agisse de tout à fait autre chose. Bettina Möllring m’avait parlé des résistances auxquelles elle se heurtait depuis des décennies, lorsque des décideurs masculins balayaient d’un sourire condescendant l’importance de la miction égali‑ taire. La politique avait à s’occuper de choses plus importantes que de pipi, fût‑il de chat·te·s. Möllring avait l’impression, disait‑elle, de se battre contre des moulins à vent. Étais‑je dans la même situation, si ce n’est que mes décideurs masculins étaient des directeurs de rédaction et non des politiciens ?

    Bingo.

    Ce livre retrace mon parcours de recherche à travers les idées patriarcales profondément enracinées qui structurent notre société, il montre comment ces idées influencent le design de tout ce qui nous entoure. C’est aussi un livre sur la colère que ressentent tous ceux qui ont commencé à ébranler les structures, les idées et les designs existants, et sur la manière dont ils apprennent à gérer le retour de bâton de la domination patriarcale.

    L’histoire du design patriarcal peut se résumer ainsi : l’homme est la mesure de toute chose. Littéralement. Ce qui entraîne des désagréments* pour au moins 50 % de l’humanité.

    * Le mot « désagréments » implique qu’ils feraient l’objet de désaccords ; or, curieusement, ils sont presque toujours tolérés.

    Qui survit à un accident de voiture ? Réchappe d’une maladie ? D’ailleurs, qu’est‑ce qui est une maladie, qu’est‑ce qui n’en est pas une ? Pourquoi un sport est‑il très différent selon qu’un homme ou une femme le pratique ? Pour qui une ville est‑elle construite ? Pourquoi toutes les rues importantes sont‑elles masculines ? Pourquoi mes jeans ont‑ils des poches inutilisables ? Pourquoi l’Internet est‑il tel qu’il est ?

    En faisant mes recherches, je me suis très vite aperçue que je ne pouvais pas écrire un livre sur le patriarcat sans écrire, en même temps, sur le capitalisme et les discriminations. Car l’enjeu de beaucoup des histoires qui vont suivre est le main‑ tien au pouvoir. Or, qui détient le pouvoir ? Les riches. Les Blancs. Les hommes. La plus grande part du pouvoir est détenue par des hommes blancs, riches, hétéros.

    Pour écrire ce livre, j’ai parlé avec des femmes de tous horizons, issues de générations différentes. Ça s’est trouvé comme ça, je ne l’avais pas prévu au départ. Mais j’ai remarqué rapidement que mes demandes d’interviews suscitaient chez les hommes des réactions curieuses, auxquelles je n’avais aucune envie d’être confrontée*. Je préférais travailler dans la joie et m’entretenir avec des femmes scientifiques, expertes, pionnières, activistes, qui avaient rencontré des obstacles dans leur vie et avaient décidé de les lever, pour elles et pour celles et ceux qui les suivront.

    Car c’est un fait : loin des voies toutes tracées, leurs histoires et leurs expériences ont fait naître des chemins de traverse qui seront, espérons‑le, plus faciles à emprunter pour les générations à venir.

    Et au bout de l’arc‑en‑ciel, la vie sera une douce promenade pour chacun·e, nous promet le féminisme. Bien sûr !

    Mais soyons sérieux : il me semble que si nous parvenons à initier, en dehors des sphères académiques et progressistes habituelles, des débats sur ces mécanismes, à attirer l’attention sur ces objets, nous y gagnerons tou·te·s. Les exemples fournis dans ce livre pourraient constituer un point de départ. Il ne s’agit pas d’un inventaire exhaustif, encore moins d’une encyclopédie du design patriarcal : les objets que je n’ai pas croisés ou que j’ai dû écarter par manque de place sont beaucoup plus nombreux que ceux que j’ai mentionnés.

    Pendant la rédaction du livre, mon conseiller fiscal m’a demandé un jour pourquoi je faisais si peu de radio en ce moment. Quand je lui ai répondu que je rédigeais un livre sur le design patriarcal, il s’est écrié : « Oh mon Dieu, est‑ce que je dois prendre peur ‽* »

    Cette peur qui assaille les hommes dès que les femmes dénoncent les injustices m’a accompagnée pendant toute ma recherche. Début mai 2020, le collectif STRG_F a publié sur YouTube un documentaire sur un sujet apparenté, le GenderDataGap. Il a été inspiré par un livre de Caroline Criado‑Perez intitulé Femmes invisibles – comment le monde est fait par et pour les hommes, qui montre que, très souvent, les enquêtes scientifiques sur lesquelles s’appuient les travaux de recherche ou de développement sont essentiellement fondées sur des données masculines. Ce déséquilibre, construit au fil des siècles et qui persiste jusqu’à aujourd’hui, a engendré un monde élaboré à partir de données masculines, et de calculs masculino‑normés. Au cours des huit premiers jours de sa diffusion sur YouTube, les commentaires négatifs sur ce documentaire ont été deux fois plus nombreux que les commentaires positifs. Il a aussi suscité des milliers de commentaires furieux, surtout de la part d’hommes qui semblaient penser que les auteur·rice·s du film voulaient priver chacun d’eux de quelque chose.

    Dans notre monde patriarcal, les privilèges masculins semblent aussi fragiles que tenaces. Il suffit de lire les commentaires sous chaque publication féministe pour s’en convaincre. J’ai un ami de longue date, plus âgé que moi, qui est aussi un collègue de travail. De temps en temps, je parlais avec lui de mes recherches et de l’écriture de mon livre. Il me mit en garde : le résultat ne devait pas être « rageur ». Outre le fait que « rageuse » se range juste à côté de « capricieuse » dans l’armoire à poison des adjectifs sexistes, cet adjectif signifie aussi autre chose : il est certes permis de repérer et de décrire une injustice, mais si cela se combine avec une émotion, elle ne doit en aucun cas être aussi négative et peu féminine que la colère, car cela « empêcherait l’ouvrage d’être pris au sérieux ». « Les femmes deviennent des hyènes », écrivait Schiller en 1799 dans LeChantdelacloche – dangereuse anarchie, où irions‑nous si nous, les femmes, nous laissions guider par nos affects ? Ce serait anti‑féminin, inhumain même, voire

    bestial.

    Selon Soraya Chemaly, dans son livre Le Pouvoir de la colère des femmes, nous vivons dans une société qui excelle à pathologiser cette colère, au lieu de la prendre au sérieux et de voir en elle la potentialité du changement que nous voudrions voir advenir2.

    Dès le plus jeune âge, nous apprenons que la colère est laide ; lorsque nous, les femmes, subissons une injustice, nous pouvons demander de l’aide ou être tristes, mais surtout pas en colère. Évidemment : la tristesse est passive. Une femme triste souffre en victime, elle ne représente aucun danger pour l’ordre établi. La colère, en revanche, peut devenir agissante. La colère peut être une motivation pour écrire un livre. Ou, comme l’écrit l’autrice et activiste féministe Audre Lorde :

    « La colère, en grandissant, peut agir sur la société comme une “chirurgie corrective”. Si une cloison nasale est si tordue qu’elle empêche la personne de respirer, il faut commencer par briser le nez pour que la situation s’améliore… »

    Je n’ai pas censuré la colère qui a conduit à ce livre : j’en ai fait ma force motrice. Mais en même temps, j’ai essayé d’intégrer dans ma réflexion le fragile ego masculin et tâché de briser les nez avec délicatesse. Car comme l’a observé David Graeber dans son livre Bureaucratie, lorsque les hommes sont confrontés à l’hypothèse qu’il existe une perspective différente de la leur, ils réagissent souvent comme si ce constat était déjà une agression.

    Bien que je sois quelquefois tentée par l’idée de la table rase, je persiste à croire que la transformation sociale par le féminisme doit être inclusive parce qu’elle offre une meilleure qualité de vie pour tout le monde. Tout le monde, y compris les hommes, profitera du fait qu’une voiture soit conçue pour offrir non seulement au conducteur, mais également à la conductrice, la meilleure protection possible en cas de collision.

    Qui ne serait pas heureux d’avoir une femme, une amie, une mère, une fille, une sœur, etc., en vie, indépendamment de la couleur de peau, de la religion, du compte bancaire ou de l’orientation sexuelle de cette femme ? Ce raisonnement poussé à son terme nous mène forcément au féminisme intersectionnel.

    Le concept a été forgé il y a plus de trente ans par la militante des droits civiques et juriste Kimberlé Crenshaw. Elle le définit comme « un verre grossissant ou un prisme qui montre comment les différentes formes d’inégalité sont interdépendantes et s’aggravent mutuellement. Toutes les inégalités ne sont pas générées de la même manière ». Il s’agit d’examiner les différents mécanismes de concentration du pouvoir, en s’intéressant particulièrement aux personnes qui vivent des expériences de discrimination multiples dues par exemple au sexisme, à la pauvreté et à la couleur de peau. Exemple : En quoi une femme migrante, précaire, gagnant sa vie à faire des ménages sans pouvoir s’assurer une retraite, pourrait‑elle bénéficier du fait que la femme dont elle entretient le logement brise les plafonds de verre en tailleur‑pantalon ? Cela ne change absolument rien à sa situation. L’égalité des droits et l’intégration sociale ne ruissellent pas automatiquement du haut vers le bas, pas plus d’ailleurs que les richesses lorsqu’on allège les impôts des plus aisés.

    Ce livre ne traite pas des théories féministes, d’autres ont écrit là‑dessus (lisez leurs livres !). Il s’agit plutôt d’un livre sur la vie, la pratique, le quotidien.

    Un féminisme efficace ne doit pas servir uniquement mes intérêts de femme cis blanche, privilégiée et hétérosexuelle. Il doit aborder et combattre toutes les causes de discrimination et d’oppression : pas seulement le sexisme, mais aussi la discrimination liée à la couleur de peau, à l’âge, à la morphologie, à l’orientation sexuelle, à la religion*. Ces thèmes ne seront pas tous traités ici, le livre n’y suffirait pas et mon savoir est trop limité. Mais pas d’inquiétude : vous trouverez facilement des ouvrages éclairants pour approfondir vos connaissances sur le féminisme intersectionnel !

    Récemment, je racontais à une artiste que j’écrivais sur le design, et elle m’a demandé si je m’intéressais aussi « au presse‑ citron phallique de Philippe Starck ». Je l’ai googlé : la réponse est non. Il sera bien question, ici ou là, de design en forme de phallus. Mais un presse‑citron iconique ne correspond pas à ma définition du design patriarcal, dans la mesure où, à en croire les commentaires en ligne, son design est toujours inadapté, quelle que soit la personne qui l’utilise. Cet objet n’opère pas de discrimination entre homme et femme, blanc et non‑ blanc, jeune et vieux. C’est simplement un presse‑citron de designer qui fonctionne mal. Un objet aussi déficient ne serait sans doute jamais devenu iconique s’il avait été créé par une femme, les structures du patriarcat ne l’auraient pas permis ; mais il ne s’agit pas d’un design patriarcal en soi.

    Le design, c’est la forme que nous donnons à nos idées. L’être humain donne une forme à tout ce qu’il produit, qu’il s’agisse des objets de la vie matérielle comme les voitures, les sextoys, les perceuses, les vélos, les vêtements, ou des objets immatériels comme le design social : l’espace public, l’urbanisme, mais aussi la langue, les lois et la politique. Internet est un autre domaine, vaste et en évolution constante, dans lequel les idées se voient attribuer une forme, notamment les réseaux sociaux, les algorithmes, les règles de groupe et tout ce qui se range sous le terme de cyberespace.

    Ce livre se demande pourquoi le monde est tel qu’il est, et pourquoi cela ne convient pas à beaucoup de gens. Et il pose la question de savoir ce que nous pouvons faire pour le changer. Il raconte l’histoire de la robe à fleurs, et aussi celle des chaussures de football, des jeux vidéo, du sexe et de la religion. Il sera question des absurdités du design genré, d’idées et d’inventions ayant pour seul but de tenir la dragée haute aux femmes. Mais il sera aussi question des absurdités du design non genré, qui empêche les femmes de réaliser leur potentiel, d’être efficaces ou tout simplement de survivre. Et il s’agira de montrer que le patriarcat est le design fondamental qui sous‑tend presque tout ce qui nous entoure.

    Mais commençons par le commencement.