L’Étrangère

Olga Merino
traduit par Aline Valesco
Olga Merino, L'Étrangère

Dans ce coin d’Espagne aux terres arides et brûlantes, Angie est revenue vivre en solitaire dans la maison de ses ancêtres, renouant avec leur histoire et leurs fantômes. Au village, elle reste l’étrangère. Celle qu’on regarde avec suspicion, qu’on évite de croiser. Et c’est elle, justement, qui découvre le corps de Don Julián, grand propriétaire de la région, pendu sur la colline. Bientôt, au village, arrivent les jumelles, ses héritières qui entendent exploiter cette terre d’une toute autre manière. Alors, derrière les portes closes, dans des chuchotements sourds, les langues commencent à se délier, racontant des histoires de malédictions et de familles qui se déchirent, de terres conquises et d’amours impossibles.

Avec cette héroïne qui lutte pour affirmer sa liberté, Olga Merino nous entraîne dans un roman aux accents de western contemporain. Entre le poids de la rumeur publique et celui d’indicibles secrets, elle donne voix à un monde d’ouvriers et de paysans qui refuse d’être condamné à l’oubli.

  • Olga Merino est née à Barcelone en 1965. Après avoir étudié à Séville et à Londres, elle vit à Moscou, où, correspondante de presse, elle dresse dans ses articles le portrait d’un monde en mutation. En 1999, elle publie son premier roman qui connaît un grand succès critique. Lauréate du prix Vargas Llosa, elle est déjà traduite en italien, néerlandais et anglais. Elle travaille aujourd’hui encore comme journaliste et enseigne l’écriture à Barcelone.
  • Revue de presse
    Une femme dans un monde d’hommes, une femme seule, traitée en étrangère dans le village quoi qu’elle fasse, et pourtant elle est d’ici, ce paysage aride est le sien.
    Un tour de force. Lumineux. Formidable.
    Un roman dur et essentiel comme la terre accidentée où il puise ses racines.
  • Je l’ai bu, je l’ai avalé, j’y ai respiré la poussière de cette sierra maudite. Ce livre est bien mené de bout en bout.
    Un livre magnifique. Dur, envoûtant mais d’une force qui nous laisse sur le bord de la route tant nous sommes désarçonnés...
    Un roman à l’ambiance unique, aux senteurs andalouses...
    L’étrangère est une ode à la liberté, qui donne une voix à ceux et celles que l’on finit trop souvent par oublier, ces personnes qui vivent des ressources de la terre.
  • Le noyer

    Ils ne le savent pas, mais je me sens bien ici, grâce au potager et aux chiens, aux sentiers et à mes jambes. La grille reste toujours ouverte. Je n’ai pas peur d’eux. Ils jasent. Ils savent que je cache un fusil dans la réserve à grains, un vieux Sarasqueta calibre 12. Ils me prennent pour une folle parce que je fréquente le cimetière, je parle à voix haute devant la tombe de ma mère, je bois, je ris toute seule et ne fraie quasiment avec personne. Et je ne me coupe plus les cheveux depuis que ma mère est morte. Ça tourne pas rond dans ma tête, qu’ils disent. Et si j’étais folle par pure lucidité ? Je connais ma part d’ombre et de vérité.

    Ici, on n’affectionne pas les étrangers, sauf si tu fais le premier pas, et moi, c’est un effort qui ne m’a jamais tenté. Je préfère les tenir à distance. Eux, ils ne sont au courant de rien, mais ils jacassent, jacassent sans cesse. Ils font des messes basses. Moi, au contraire, j’ai vu des choses et je les garde pour moi. Ils m’ont affublée de surnoms. Je le sais parce que mon meilleur et seul ami, Ibrahima, me l’a raconté : il est le seul à m’appeler Angie,
    le prénom qui me vient du peintre anglais. La fille des Marotos, qu’ils disent, rapport à mon patronyme côté paternel. Dans ces montagnes, on appelle maroto le bélier qui a servi à la reproduction. Ils me désignent aussi comme la cinglée de la bastide. La tarée d’El Hachuelo, car c’était le nom de ces terres qui nous appartenaient il y a longtemps, très longtemps. On m’appelle aussi la pute anglaise.

    Je n’ai pas la télé et je ne lis plus les journaux ; parfois, le soir, j’allume la radio pour écouter des chansons et d’autres voix que la mienne. Ils croient savoir, mais ils se trompent. Je les vois quand je descends au village, certains vendredis, le jour de la camionnette du poissonnier, et le dimanche. Quand ils me croisent en chemin, la plupart détournent le regard ; d’autres sourient comme des chats, se donnent des coups de coude, m’épient du coin de l’œil, lorgnent mes chaussures à lacets, celles que portait ma mère ; je n’aime pas qu’ils lorgnent mes pieds. La sacristine se signe. Certains me saluent et me demandent comment ça va, si j’ai besoin de quelque chose, comme si de rien n’était, comme si j’ignorais leurs persiflages dans mon dos. D’autres tirent les rideaux. Rares sont
    ceux qui m’apprécient. Ici, bien qu’on préfère ne pas tenir les registres, on est tous un peu apparentés. Enfants de l’inceste. Les cousins avec les cousines, les oncles avec les nièces asthéniques.

    J’imagine bien ce qu’ils racontent. Au bistrot. Au moulin à huile. Sur les chaises alignées à l’ombre par les commères, devant la maison de la sacristine. À l’église. Qu’on devrait m’enfermer. Que depuis que ma mère
    n’est plus là, ça s’est même aggravé. Que c’est à cause de la drogue, comme pour mon frère. Qu’il faudrait démolir la maison, qui tombe en ruine. Qu’untel m’a vue me baigner toute nue dans le trou d’eau de la rivière.

    Ils inventent aussi des choses sordides. Ils murmurent que je fricote avec le curé et que c’est pour ça qu’il monte si souvent m’apporter les colis des
    bonnes œuvres. Qu’on copule comme des chiens, dans les buissons et en plein jour, sous le prunier que la tante Emeteria a demandé qu’on plante à sa mort ou n’importe où, là où la frénésie bestiale s’empare de nous, tout
    habillés ou à moitié à poil, pressés comme des fuyards, sans échanger un mot. Ça n’est arrivé qu’une fois. Et c’était à l’intérieur de la maison, pas sous les draps ni sur un lit, mais à l’intérieur de la maison, la nuit où j’ai su
    que ma mère ne se réveillerait plus et que je l’ai fait appeler. Pendant que Jacoba, une cousine éloignée, veillait le cadavre en haut, dans la chambre, on s’ébattait dans le grenier, juste à côté du coffre en noyer où repose le fusil pour la chasse aux lièvres, aux grives et aux perdrix, le fusil à deux coups que ma mère m’avait appris à charger au cas où un malfaiteur s’introduirait chez nous.

    Tout m’a ramenée ici, et c’est ici que je me sens bien, à part les jours où le vent malmène la maison, quand de la terre tombe d’entre les poutres par poignées et que les volets claquent dans les chambres vides.

Actualité autour du livre
  • Olga Merino, lauréate

    Le roman L’Étrangère, d’Olga Merino, a remporté le prix littéraire du Congreso de Novela y Cine Negro de la Universidad de Salamanca. Félicitations à l’autrice.