Guadalupe Nettel, L'Oiseau rare

Les deux amies s’étaient fait un serment : jamais elles ne se laisseraient aller à être mères. Impossible d’imaginer renoncer à leur liberté pour un enfant. Et pourtant, un jour, Alina décide de tomber enceinte. Laura vacille, accablée à l’idée de voir son amie renoncer à leurs idéaux. La réalité, elle, se chargera de les balayer tout à fait ; la venue de l’enfant d’Alina, la petite Inès, s’accompagne de terribles surprises. Tandis que la jeune femme découvre une maternité à laquelle elle n’était pas préparée, c’est avec l’un de ses petits voisins que Laura tisse des liens aussi étonnants que profonds. Et alors que la vie de ces deux amies se trouve bouleversée à tout jamais, de drôles d’oiseaux élisent domicile sur le balcon de Laura.

Au cœur de L’Oiseau rare, il y a le pouvoir saisissant des enfants : ceux que l’on choisit d’avoir ou ceux qui arrivent dans nos vies, ceux que l’on regarde grandir, ceux que l’on aime et ceux auxquels on renonce. Avec la singularité qu’on lui connaît, Guadalupe Nettel nous parle ainsi des mille façons d’être mère, de combats, de drames et de la manière dont nous apprenons à aimer.

  • Née au Mexique en 1973, Guadalupe Nettel a partagé sa vie entre Mexico, Barcelone et Paris. Elle est l’auteur de contes, recueils de nouvelles et de quatre romans. Elle est aujourd’hui considérée comme l’une des romancières les plus lumineuses de la littérature latino-américaine.
  • Revue de presse
    Il existe tant de façons d’être mère et tant de façons d’apprendre à aimer. Le regard infiniment singulier de Guadalupe Nettel en donne plusieurs versions, tout aussi inattendues que subversives.
    Guadalupe Nettel ouvre la maternité au monde, la libère de la pression sociale et raconte la solidarité des femmes : si l’une d’elle vacille, une autre prend la relève
    Subtil, étranger au mélodrame, L’Oiseau rare est le beau roman d’une écrivaine douée pour analyser ceux qui l’entourent tout en leur conservant leur épaisseur, leur intimité, et leur mystère.
    L’Oiseau rare est plus qu’un livre sur la maternité. C’est un roman sur les liens, les relations et toutes les manières de faire famille.
  • Un roman puissant, bouleversant et immensément lumineux.
    L’Oiseau rare est un livre rare. Parler de la maternité et de l’enfant de manière aussi plurielle et sans jugement est précieux.
  • Regarder un bébé dormir, c’est contempler la fragilité de l’être. L’écouter respirer doucement et harmonieusement produit une sensation de calme mêlée de stupeur. J’observe le bébé qui se trouve en face de moi, son visage détendu et pulpeux, le filet de lait qui dégouline le long d’une des commissures de ses lèvres, ses paupières parfaites, et je pense au fait que chaque jour, quelque part dans le monde, un enfant endormi dans son berceau cesse d’exister. Il s’éteint sans faire de bruit comme une étoile perdue dans l’univers, entre mille autres qui continuent d’éclairer l’obscurité de la nuit, sans que sa mort ne provoque chez personne un quelconque désarroi, à l’exception de ses parents les plus proches. Sa mère restera inconsolable, parfois son père aussi. Les autres acceptent l’idée avec une résignation stupéfiante. La mort d’un nouveau-né est quelque chose de si commun qu’elle ne surprend personne, et pourtant comment l’accepter quand on a été touché par la beauté de cet être intact ? Je vois ce bébé dormir, emmitouflé dans sa gigoteuse verte, le corps totalement relâché, la tête penchée d’un côté sur le petit oreiller
    blanc, et je souhaite qu’il reste en vie, que rien ne perturbe son sommeil ni sa vie, que tous les dangers du monde s’écartent de son chemin et que le tourbillon des catastrophes l’ignore sur son passage destructeur. « Tant
    que je serai avec toi, rien ne pourra t’arriver », je lui promets, tout en sachant que je mens, car au fond je suis aussi impuissante et vulnérable que lui.

    Première partie

    Il y a quelques semaines, de nouveaux voisins sont arrivés dans l’appartement d’à côté. Il s’agit d’une femme et d’un enfant qui paraît insatisfait, c’est le moins qu’on puisse dire. Je ne l’ai jamais vu, mais l’entendre me suffit. Il rentre de l’école vers deux heures de l’après-midi, quand l’odeur de cuisine qui sort de chez lui se répand dans les couloirs et les escaliers de notre bâtiment. Nous apprenons tous qu’il est de retour à la façon impatiente qu’il a d’appuyer sur la sonnette. À peine a-t-il fermé la porte qu’il se met à crier à pleins poumons en se plaignant du menu. Vu l’odeur, les repas dans cette maison ne sont probablement ni sains ni appétissants, mais la réaction de l’enfant est sans aucun doute exagérée. Il profère insultes et insanités, ce qui est assez déconcertant pour un garçon
    de son âge. Il claque aussi les portes et jette toute sorte d’objets contre les murs. En général, les crises sont longues. Depuis qu’ils ont emménagé, j’ai eu droit à trois de ces scènes, et jamais je n’ai pu les écouter jusqu’à la fin, si bien que je ne saurais dire comment elles se terminent. Il crie si fort et avec un tel désespoir qu’il m’oblige à fuir.
    Je dois admettre que je ne me suis jamais bien entendue avec les enfants. S’ils m’approchent je les esquive, et quand le contact avec eux devient inévitable, je ne sais pas du tout comment m’y prendre. Je fais partie de ces gens dont le corps se crispe intégralement quand les pleurs d’un bébé retentissent dans un avion ou la salle d’attente d’un cabinet, et qui deviennent fous si ces cris se prolongent au-delà de dix minutes. Mais ce n’est pas non plus comme si les enfants me repoussaient complètement.
    Les voir jouer au parc ou s’écarteler pour un jouet dans un bac à sable peut même parvenir à me distraire. Ils sont un exemple vivant de ce que nous serions nous, êtres humains, si le civisme et les règles de savoir-vivre n’existaient pas. Pendant des années, j’ai essayé de convaincre mes amies que se reproduire constituait une erreur irréparable. Je leur disais qu’un enfant, tout mignon et doux qu’il soit dans les bons moments, représenterait toujours une limite à leur liberté, un poids économique, pour ne pas parler du ravage physique et émotionnel qu’ils occasionnent
    : neuf mois de grossesse, six autres ou plus d’allaitement, des nuits blanches fréquentes pendant l’enfance, puis une angoisse constante tout au long de l’adolescence. « En plus, la société est pensée de telle sorte
    que ce soit nous, et non les hommes, qui assumons la charge de nous occuper des enfants, ce qui implique très souvent de sacrifier sa carrière, le temps pour soi, l’érotisme et parfois même son couple », leur expliquais-je avec véhémence. « Cela en vaut-il vraiment la peine ? »