Pour une résistance oisive

Ne rien faire au 21e siècle
Jenny Odell
traduit par Fabienne Gondrand
Jenny Odell, Pour une résistance oisive

Ne rien faire... Et s’il s’agissait là du seul véritable acte révolutionnaire contemporain, celui qui nous soustrait enfin à la tyrannie du temps libre passé sur écran. Dans un monde accro à des technologies conçues pour monnayer notre attention, où nous sommes sans cesse évalués à l’aune d’une productivité numérique dévorante, quel sens donner au temps libre ? Car ces moments accordés à nos vies digitales sont-ils autre chose qu’un temps libre de consommer ? Ou de devenir nous-même un produit pour ceux qui monétisent notre temps de cerveau disponible ? Ce sont les questions que pose Jenny Odell dans cet essai lumineux qui interroge notre rapport à l’attention, notre place dans le monde et notre lien à la nature. Loin des recettes de détox numérique, ce texte invite le lecteur à un cheminement philosophique, poétique et érudit, entre essai et manifeste de résistance.

Les thèses de Jenny Odell, à l’origine d’un phénomène viral outre-atlantique, sont rassemblées dans ce livre devenu un best-seller américain et considéré par Barack Obama comme une lecture indispensable.

  • Jenny Odell est une artiste pluridisciplinaire qui expose dans le monde entier, de New York à Paris, en passant par la Chine ou les Émirats arabes unis. Son travail s’attache notamment à la notion d’attention ou de manque d’attention. Philosophe, elle a publié dans diverses revues et magazines. Les thèses développées dans son livre ont été pour la première fois exposées lors d’une conférence à Minneapolis. Cette présentation, relayée sur Internet, est vite devenue virale. Le “phénomène” Pour une résistance oisive est lancé. Développant ses idées, Odell publie en 2019 ce livre
  • Une charge éloquente contre le culte de l’efficacité : réconfortant et revigorant.
    Une note d’espoir et des perspectives d’avenir telles qu’on n’en avait pas lu depuis longtemps.
  • Rien n’est plus difficile que de ne rien faire. Dans un monde où notre valeur est déterminée par notre productivité, force est pour beaucoup d’entre nous de constater que les technologies dont nous faisons usage quotidiennement s’emparent ou optimisent la moindre bribe de notre temps, quand elles n’en font pas l’objet d’une manne financière. Nous soumettons notre temps libre à des évaluations numériques, nous interagissons avec des versions algorithmiques des uns et des autres, nous créons et gérons notre image de marque. Il existe vraisemblablement pour certaines personnes une satisfaction toute technicienne à élaborer la rationalisation et la mise en réseau de l’intégralité de notre expérience vécue. Et pourtant, un certain malaise persiste : le sentiment d’être hyperstimulé, incapable de tenir le fil de ses pensées. S’il est difficile de le saisir avant qu’il ne s’évanouisse derrière l’écran qui nous accapare, ce sentiment est en réalité impérieux. Nous continuons à reconnaître que ce qui donne du sens à notre vie est le fruit d’accidents, de ruptures, de rencontres fortuites : le fameux « temps libre » qu’une vision mécaniste de l’expérience vise à éliminer.
    Déjà en 1877, Robert Louis Stevenson voyait dans une activité intense le « symptôme d’un manque d’énergie » et observait qu’« il existe une catégorie de morts-vivants dépourvus d’originalité qui ont à peine conscience de vivre s’ils n’exercent pas quelque activité conventionnelle ». Et, après tout, on ne vit qu’une fois. Sénèque, dans De la brièveté de la vie, décrit l’horreur à nous rendre compte que la vie nous a coulé entre les
    doigts. Le passage n’est pas sans rappeler l’état de stupeur dont
    on sort au bout d’une heure sur Facebook.

    Rappelle-toi… combien d’hommes ont mis ta vie au pillage, sans que tu sentisses le prix de ce que tu perdais ; combien de temps t’ont dérobé des chagrins sans objet, des joies insensées, l’âpre convoitise, les charmes de la
    conversation : vois alors combien peu il t’est resté de ce temps qui t’appartenait, et tu reconnaîtras que ta mort est prématurée
    .

    Au niveau collectif, les enjeux sont plus importants. Nous avons conscience de vivre une époque complexe qui exige des pensées et des discussions complexes – lesquelles, à leur tour, exigent le temps et l’espace mêmes qui nous manquent. Le confort de la connectivité illimitée n’a eu de cesse d’engloutir soigneusement les nuances de l’échange en face à face, ôtant ce faisant quantité d’informations et de notions contextuelles. Dans un cycle sans fin où la communication est freinée et où le temps, c’est de l’argent, peu d’instants permettent de
    s’échapper et encore moins de moyens sont mis en œuvre pour
    nous retrouver. Étant donné les difficultés qu’a l’art à survivre au sein d’un
    système où seul prime le résultat net, ces enjeux sont également culturels. Les attentes de la destinée manifeste version techno-néolibérale et la culture de Trump ont en commun une impatience face à tout ce qui est nuancé, poétique, ou non directement intelligible. De telles béances sont intolérables car on ne peut pas faire main basse dessus : elles n’offrent pas de produits livrables. (Dans ce contexte, la volonté de Trump de couper le financement du National Endowment for the Arts n’a rien d’étonnant.) Au début du xxe siècle, le peintre surréaliste Giorgio De Chirico prédisait un rétrécissement de l’horizon pour les activités aussi « peu productives » que l’observation.
    Compte tenu du poids de l’orientation plus pragmatique et matérialiste de notre civilisation, il ne semble pas paradoxal de développer un tel système social dans lequel il n’y a pas de place sous le soleil pour une personne vivant une vie spirituelle. Écrivain, penseur, rêveur, poète, philosophe
    deviendront des figures anachroniques, vouées à l’extinction, à la disparition de la surface de la terre, comme les ichtyosaures et les mammouths.
    Ce livre se donne pour objectif de trouver les moyens de conserver cette place sous le soleil. C’est un guide pratique pour ne rien faire compris comme acte de résistance politique à l’économie de l’attention, avec toute l’imperturbabilité d’une « maison-clou » chinoise bloquant la construction d’une autoroute. Je l’adresse non seulement aux artistes et aux écrivains,
    mais aussi à quiconque perçoit la vie comme étant plus qu’un instrument et par conséquent quelque chose qui ne peut pas être optimisé. Un simple refus motive mon argumentaire : le refus de croire que d’une certaine manière le lieu et le temps présents, ainsi que les individus qui l’habitent avec nous, sont insuffisants. Les plateformes telles que Facebook et Instagram agissent comme des barrages qui tirent profit de notre penchant naturel pour autrui et d’un besoin intemporel de faire communauté, détournant et contrecarrant nos désirs les plus innés dans le but d’en tirer bénéfice. La solitude, l’observation et la simple convivialité devraient non seulement être reconnues comme des fins en soi, mais comme des droits inaliénables appartenant à toute personne ayant la chance d’être en vie.