Corinne Morel Darleux, La sauvagière

Elle se souvient comme dans un rêve de l’accident, du choc sur l’asphalte. Quand elle reprend connaissance, elle est loin des sollicitations constantes de la ville et de son agitation, à l’abri d’une maison forestière nichée au cœur des montagnes. À ses côtés, Jeanne, Stella et la forêt profonde. On parle peu ici. Mais tout semble bruisser, se mouvoir et palpiter d’une force étrange et magnétique. Ses deux compagnes et la nature alentour se confondent parfois, comme pour mieux l’initier à une autre manière d’être, instinctive et animale. S’en aller, enfin…

La Sauvagière est une fable onirique qui nous invite à repenser le lien qui nous unit au monde, loin des constructions et des contingences modernes. Page après page, dans ce premier roman, Corinne Morel Darleux nous plonge dans un univers puissamment poétique où les sens deviennent maîtres et où notre humanité se métamorphose au contact du bois humide et sous les caresses du vent.

  • Corinne Morel Darleux est écrivaine et militante écosocialiste. Elle vit au pied du Vercors où, après avoir exercé différentes activités, elle se consacre aujourd’hui à l’écriture. Elle est l’autrice de plusieurs romans jeunesse et de l’essai Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce paru aux éditions Libertalia. La Sauvagière est son premier roman pour adulte.

  • La Sauvagière, c’est une fable des temps modernes.
    Les motifs de ce texte à la fois sensitifs, poétiques et écologiques nous permettent d’expérimenter littérairement un autre rapport au monde vivant, à la nature et aux "mondes sauvages". Saisissant.
    Un superbe livre, arpenteur de la nature et de la solitude, pour mieux penser solidairement. Joie pure.
    Une ode à l’esprit kitsune
    Un premier roman sous forme de conte ou de rêve pour retrouver du sens… et nos sens!
    S’il fallait choisir une case pour ranger ce livre, ce serait celle du nature writing écoféministe
  • La nuit dehors est bleu foncé. J’ai été réveillée par un léger craquement sur le plancher. À tâtons, je tends le bras pour vérifier si le creux à côté de moi est là. Je sens sous ma main l’ovale imprimé dans la couverture en laine, encore tiède. La petite animale a dormi près de moi, collée à ma hanche, pour la troisième fois.

    La porte d’entrée ferme mal et rebondit sur ses gonds contre le chambranle en bas, un claquement discret me fait sursauter. L’espace d’un entrebâillement, un souffle glacé s’introduit dans la grande pièce du bas où je dors depuis près de six mois. Quand je m’extirpe de la chaleur de la laine, le froid me saisit. Je reprends l’épaisse couverture grise et m’y enroule pour aller remettre quelques brindilles dans le feu. Je souffle doucement sur les braises de la veille. Quand les flammes reprennent, je dispose trois minces bûches en quinconce.

    Sous mes pieds nus, l’immense tapis d’un rose passé couvre l’entièreté du sol. Il est encore moelleux par endroits, de courts espaces restés vierges du frottement de millions de pas, sans doute protégés pendant des années par un meuble sur pieds. À ces endroits le rose est encore vif. L’ombre et la cachette ont préservé les couleurs, l’épaisseur et la douceur. Je me demande si cela vaut aussi pour les vivants. Si à trop s’exposer on ne devient pas usé, rugueux et dépourvu de souplesse. Partout ailleurs, le tapis a viré au rose fade. La plante des pieds n’y rencontre plus que la trame élimée de fils noués serré. Il n’y a plus un seul meuble aujourd’hui. La grande pièce est entièrement vide et je l’ai toujours connue ainsi.

    Mes orteils frottent machinalement la bande la plus usée, droite comme un rai de lumière, qui longe la grande baie vitrée. Le soleil n’entre que fugitivement dans la pièce, sans jamais y pénétrer de plus de quelques dizaines de centimètres. La montagne garde la lumière pour la vallée qui se situe de l’autre côté. L’hiver, on devine plus qu’on ne distingue le soleil. Un premier halo matinal indique qu’il se hisse laborieusement derrière les sommets, puis il fait une brève apparition au mitan, un soleil pâle qui ne réchauffe que le regard, avant de se remettre à décliner, de plus en plus atone, comme à bout de forces d’avoir survécu à une nouvelle journée.

    Mais pour l’heure il fait encore nuit. Derrière la vitre, les lunes jumelles sont toujours là, affreusement identiques, d’une blancheur aveuglante. L’humidité de l’aube les nimbe d’un halo de cristaux. Dans deux heures, le disque rougeoyant du soleil se lèvera au-dessus de la ligne d’horizon. Nous ne le verrons pas ici avant plusieurs heures. Pendant la saison froide, la lune, elle, reste visible dans le ciel toute la journée. Voilà trois jours qu’elle s’est dédoublée ; trois jours que Stella et Jeanne se sont volatilisées.

    Je suis seule dans la maison et je tourne en rond.

    Depuis qu’elles sont parties, j’ai le sentiment que mes pieds ne font qu’effleurer le plancher. Comme si j’avais été délestée d’un poids qui ne me pesait pas et que mon existence seule ne suffisait plus à m’ancrer. Je me figure en montgolfière, à la fois énorme et légère. Mon poignet me fait encore souffrir et la douce présence de Jeanne me manque. Je ne comprends pas pourquoi elles ne sont plus là. Je continue à vivre mécaniquement, sur notre lancée, ne changeant rien au rythme de nos journées. Relancer le feu ; préparer trois tasses de chicorée. Celle de Jeanne, en porcelaine fine parsemée de hérons bleus, belle comme un vase. Celle de Stella, ébréchée et parcourue d’un fil de craquelure marron, maintes fois recollée. Enfin ma tasse au bord doré, délicate et bourgeoise, décorée de fines roses en bouquets.

    Dans la petite pièce du bas qui nous sert de cuisine, les tomettes me glacent les pieds. J’installe les trois tasses sur une fine planche de bois et vais m’asseoir devant le poêle, pelotonnée dans ma courtepointe en velours céladon piqué, en attendant que le jour se lève. Depuis trois jours j’ai des crampes intestinales dues à l’excès de chicorée.

    Dans un coin de la pièce, contre le mur en bois, se dresse un monticule de plaids, étoles et coussins. Une véritable colline de poils de mohair, d’angora, de mérinos et de soie. La couverture préférée de Jeanne est là, soigneusement pliée sur le dessus de la pile. Soyeuse, d’un bleu perle élégant. Le châle de Stella, tricoté en grosses mailles vert bouteille, est en revanche parti avec elle.