La Ligne de couleur

Igiaba Scego
traduit par Anaïs Bouteille-Bokobza
Igiaba Scego, La Ligne de couleur

1887. La peintre noire américaine Lafanu Brown est prise pour cible lors d’une émeute dans les rues de Rome. Sauvée in extremis par un anarchiste, elle commence à tisser des liens avec ce dernier qui la demande bientôt en mariage. En préambule à sa réponse, Lafanu décide de lui raconter sa vie. Celle d’une jeune fille née aux États-Unis de père Haïtien et de mère indienne. Encore enfant, elle devient la protégée d’une femme fortunée qui entend faire d’elle une icône du mouvement abolitionniste alors que frémissent les tensions qui conduiront à la guerre de Sécession. Mais pour Lafanu, du village dans lequel elle grandit aux rues de Rome en passant par les ports négriers ou les salons de l’aristocratie londonienne, une seule quête importe. Celle que ses pinceaux tentent d’imprimer sur la toile, celle des couleurs qui diront avec justesse son identité et lui permettront de gagner son indépendance.

Dans cette fresque foisonnante, la romancière italo-somalienne Igiaba Scego nous livre le portrait d’une artiste affirmant sa liberté dans la tourmente de l’Histoire. Tissant habilement les liens entre passé et présent, La Ligne de couleur raconte les combats des femmes pour l’indépendance, la création et la liberté.

  • Igiaba Scego est née à Rome en 1974, de parents somaliens réfugiés en Italie à la suite d’un coup d’État qui eut lieu alors que son père était Ministre des Affaires étrangères. Elle est l’autrice d’un récit et de trois romans, déjà traduits dans plusieurs langues. La Ligne de couleur est son premier texte traduit en français.
  • Une histoire de femmes fortes qui ne renoncent jamais à devenir tout ce qu’elles rêvaient d’être.
    Une œuvre remarquable, une voix immensément talentueuse.
  • L’homme l’a sauvée de la foule enragée de la piazza Colonna.

    Il l’a entraînée avec toutes ses forces loin de cette place en folie, il a évité que les Romains lui marchent dessus avec leurs chaussures pointues. Lafanu aurait pu mourir, elle le sait. Mourir ! Mais il a fondu sur elle tel l’ange Gabriel sur la Vierge Marie, et elle est devenue légère comme une plume entre ses bras.

    Il est beau, Ulisse. D’une beauté tranquille et gentille. Barbe poivre et sel, yeux verts, muscles, nez en pointe à la française, dents alignées et blanches. À l’exception d’une canine, grise comme de la poix solidifiée. Ses mains sont grandes, comme celles des hommes du sud. Ses ongles immenses.

    Lafanu sait encore peu de choses de lui. Ils se connaissent depuis très peu de temps.

    Sa mère est sicilienne, son père des Pouilles. Un riche propriétaire terrien, qu’Ulisse hait et renie depuis sa jeunesse. En bon fils rebelle, il s’est d’abord choisi une vie d’ouvrier agricole. Puis il y a eu le voyage à Rome, les journaux, la mission de donner la parole aux marginaux, à ceux qui n’arriveront jamais en première page. Ses cheveux bouclés lui retombent sur le visage comme une vague et le rajeunissent. Il a une légère tendance à l’embonpoint, qu’il cache avec toute la force de son squelette de voyageur. Ulisse rit souvent, mais jamais à gorge déployée. Son sourire aussi est calme, même si Lafanu a entrevu sous ses paupières claires un feu qui brûle en permanence.

    Il aime lire.

    Lors de ses visites à Lafanu les après-midi, il ne manque jamais de lui apporter un petit livre, parfois des poésies de lui.

    Il lui parle de ce que l’Italie trafique en Afrique.

    « Nous traitons les gens comme s’ils étaient nos esclaves. » Lafanu l’écoute bouche bée, émerveillée. Elle ne savait pas que l’Italie était devenue arrogante avec le monde. Que ce pays qu’elle aimait tant ne vaut pas mieux que son Amérique natale.

    L’idée de cette Italie devenue mauvaise la rend triste.

    Comment un pays qui a autant souffert que l’Italie, dont l’unité est si récente, peut-il imposer des souffrances aux autres ?

    En attendant, Ulisse continue à parler. Et voilà que leurs conversations se remplissent de grèves, de travailleurs exploités et de ce Sud ensoleillé « que l’Italie a colonisé, comme elle est maintenant en train de faire avec l’Afrique ».

    Mais ensuite, Ulisse oublie toutes ses luttes et lui effleure les mains. Le contact la trouble, elle frissonne. Que ses mains sont petites et lisses, pense l’homme. Ayant connu la rudesse d’une vie solitaire, parfois égayée par une prostituée, il est émerveillé. Et maintenant il a un peu honte, parce qu’il ne sait pas faire la cour à une femme. Il craint d’être brusque, de mal la toucher. Avec les prostituées aussi, il était attentionné, d’ailleurs elles riaient de ce jeune homme qui les traitait comme de la porcelaine. Et c’était seulement quand elles se moquaient de lui qu’il se sentait autorisé à entrer en elles.

    Lafanu le regarde avec curiosité. Depuis qu’il l’a ramassée piazza Colonna, inanimée, elle pense l’aimer. Ulisse est un grand parleur. Il monopolise la conversation. Puis, quand il s’aperçoit qu’il a exagéré, qu’il doit lui laisser de la place, il s’excuse maladroitement. Il reprend son souffle et finit par se perdre dans le regard de cette femme sortie d’un autre monde.


    Ulisse vient la voir chaque après-midi dans l’appartement au-dessus de son atelier, via della Frezza. Il apporte des lys ou des gardénias. Il s’assied à côté d’elle sans rien dire. Les lèvres serrées. Ils se frôlent du regard. Parfois, elle lui lit de la poésie. Son Keats adoré. Ou bien, quand elle est d’humeur, du Shelley. Plus rarement, du Wordsworth. Puis elle traduit.

    « C’est plus beau en anglais, même si je ne comprends pas », dit-il.

    Ils se bercent ensemble dans ce rythme. Ils voudraient s’embrasser, mais ils n’osent pas. Il lui a demandé de l’épouser. Elle a dit : « Donnez-moi un mois. Ou plutôt, donnez-m’en six. Au début du septième mois, je vous donnerai ma réponse.

    — Puis-je nourrir quelque espoir ? lui a demandé Ulisse, les yeux implorants.

    — Bien sûr. Vous pouvez. »

    Elle aussi voudrait l’épouser. Cependant, il ne sait rien. Rien de Lafanu Brown. De sa vie, de sa douleur, de ses choix, de sa folie. Il ne sait rien de Frederick. Ce Frederick que Lafanu Brown regrette encore, parfois. Il ne sait rien de Mulland, Lizzie, Marilay, Lucy, Betsebea, Hillary, Henrietta…

    Elle doit tout lui dire. Même si parfois cela semble trop peu.

    Elle doit raconter son histoire à cet homme qui lui est si dévoué. Au moins l’essentiel.

    C’est la seule façon pour que Lafanu Brown et Ulisse Barbieri puissent être ensemble, heureux de savoir que l’autre existe.

    C’est pour cela qu’elle écrit.

    Pour se donner à lui sans les cadavres qui lui nouent la gorge. Sans ombres.

    Elle écrit pour se sentir libre de l’aimer. Pour se sentir libre de s’aimer elle-même, aussi.